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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux / 07 - Benoît Dervaux : faire réduire la matière du film à feu doux

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Cet article fait partie du grand entretien n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

Comment ça s’est passé exactement avec les producteurs ?

J’ai eu l’impulsion en 94 quand je me suis dit que je voulais faire un film là-bas. D’autre part, Michel et moi sommes devenus amis et on s’est beaucoup vus. J’ai fait Gigi, Monica… et Bianca, un film qui a obtenu des prix. Malgré tout, la production de La devinière a été très difficile parce que le sujet n’attirait pas les chaînes… Montrer la maladie mentale sans aucun commentaire qui puisse rassurer le spectateur… C’était assez difficile à produire. Parce qu’ils me demandaient d’avoir une vision extrêmement précise sur ce que je voulais faire, alors que moi j’avais des intentions précises. Mais je n’avais pas un film écrit. La vérité, c’est que la maladie mentale fait peur. Mais bon, finalement le film a été produit.

Je dis toujours : « C’est un petit film. » On l’a tourné à trois, pendant quatre mois, entre nous. Et les producteurs ne sont pas intervenus. C’est-à-dire que j’ai fait ce que je voulais. La caravane qu’on voit dans le champ à un moment donné, c’est une caravane que j’ai amenée sur place parce que je voulais être là. Je voulais dormir là, du moins la première période. Le premier mois, on a dormi là beaucoup. On dormait là trois nuits par semaine. C’était important d’y être. Et d’avoir cette roulotte qui fasse un peu de nous des itinérants, venus fixer un témoignage.

Nous avons fait le film ainsi… mais avec une production. Arte, dès le départ, s’est engagée dans la production du film. Puis ils ont demandé à voir des images. J’ai travaillé très librement. Mais quand on fait un film avec des gens comme Arte… Les gens de l’unité de documentaire d’Arte, ce sont des gens qui voient beaucoup de films ; ils ont un regard assez pointu. Et parfois ils veulent voir un film que tu n’as pas forcément envie de faire. Au tout début du montage, j’ai fait une sélection de rushes, hors des quinze heures que nous avions choisies. Nous sommes allés ça et là chercher des images et on a montré 45 minutes en tout.

Il y avait un semblant de construction qui se dégageait mais le montage à proprement parler n’était pas du tout commencé. Ils ont projeté un film qu’ils avaient envie de voir et qui n’était pas celui que j’avais envie de faire. Ensuite, les quinze heures, il a fallu les réduire. C’est comme ça que je travaille, en réduisant à feu doux jusqu’à la décoction. Faire émerger des séquences et les structurer. Il faut aller chercher l’arôme d’une séquence et d’un film.

C’est une matière… Je ne sais pas… Le lait c’est une matière, on en fait du fromage. Le raisin, on en fait du vin. On va chercher l’arôme. Le thé c’est pareil. Moi je pars de ce principe-là. J’aime bien cette image. Nous avons fait un film de 2 heures qui était une première décoction de ces quinze heures et qui n’avait plus rien à voir avec la sélection d’images qu’Arte avait vu. Cela a été le clash parce qu’ils ne voyaient plus du tout le même film. Après trois ou quatre visions, ils ont enfin vu… Il fallait qu’ils fassent le trajet que j’avais fait au préalable, avec moi. Il fallait que je l’impose. Il faut de la personnalité pour leur résister. Ca a été au combat un peu…

Leur idée de base était justement que tu appuies plus le personnage ?

Nous parlions tout à l’heure de scènes qui ne sont pas choquantes pour certains, mais eux ça les choquait bien entendu. En tant que responsables d’une unité de programme, il y a des scènes qui les dérangeaient. C’est la folie, ça dérange. Si on n’a pas fait un trajet avec son regard, avec ces gens, on n’est pas forcément apte à voir ce qui se dégage d’une séquence. Donc eux, ça les dérangeait. Par contre, Jean-Claude ne les dérangeait pas parce que c’est un personnage qui permettait l’identification. C’est très simple, ça fonctionne à l’identification. Faire un film sur la maladie mentale, c’est faire un film aux frontières du réel parce que ça ne permet pas l’identification. On s’identifie à quelqu’un qui parle notre langage.

Ce n’est pas un film qui raconte une histoire mais des petites choses. Quand je filme Christian qui se réveille avec le sourire et qui a bien dormi, c’est peu. Mais c’est formidable de se réveiller de bonne humeur. Une petite chose comme celle-là ne s’intègre pas dans une histoire. Ça ne permet pas vraiment une identification. Mais en même temps, c’est le petit quotidien laborieux qui est une victoire, sur la souffrance, la maladie.

A un moment donné, je les voyais un peu comme un mythe. C’est ça que j’aime bien dans ce film. C’est presque l’impression de voir quelque chose de mythique. Même si dans la réalité concrète, c’est certainement tout-à-fait différent. Tu le disais tout à l’heure toi-même, être intéressé par cette idée christique.

Oui, Jean-Claude est une figure christique. Quand il se fait couper les cheveux, c’est… Moi j’aime bien la peinture religieuse. Pas parce que je suis religieux, mais j’aime beaucoup la peinture religieuse. Michel qui coupe les cheveux à Jean-Claude, on peut trouver ça paternaliste, enfin peu importe le terme, mais il y a une humanité qui se dégage de ça, qui n’a rien à voir avec la chrétienté, mais qui, en même temps, au niveau de l’image, a tout à voir. Et moi, ça m’intéresse.

Et puis le côté laborieux, ce sont les boutons, c’est boutonner une chemise. C’est ça qui pour moi était une épreuve. C’est de voir tout ça, toutes ces choses qu’on ne voit pas. Parce que boutonner une chemise… ou mettre nos pompes… Et puis là, tout est difficile, pas évident.

Mais c’est paradoxal par rapport à lui, parce qu’en même temps il soulève de la fonte, il pousse des choses comme un bestiau, et puis il n’arrive pas à attacher sa chemise… C’est assez beau la fragilité qui s’installe à ce moment-là.

Oui.

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