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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire II / Les groupes Medvedkine / 07 - L’histoire des Medvedkine (I)

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- Alors pour avancer, je vous propose de regarder un film peu connu qui s’appelle « Classe de lutte » (Classe de lutte, Groupe Medvedkine Besançon, 1968, 34 min. n.d.l.r.) Le mot dit quelque chose : c’est un film d’une certaine époque, 68, un film collectif où je vois qu’il n’y a pas d’auteur ou plutôt l’auteur c’est le cinéma. Un film qui se trouve en se faisant, étiqueté documentaire par les historiens. J’y vois aussi de la fiction.

Voici le contexte : le film, a été réalisé par le groupe Medvedkine. (du nom d’un cinéaste russe des années 20-30, donc soviétique, inventeur du ciné-train et auteur d’un très beau film burlesque, Le bonheur) Le ciné-train était un convoi ferroviaire un peu particulier. Dans le convoi, il y avait un wagon faisant office de salle de cinéma, un wagon laboratoire, et un wagon pour dormir. Pour l’équipe, un wagon servait au développement de la pellicule, etc. Un train cinéma donc qui se déplace dans l’Union Soviétique, s’arrêtant de gare en gare pour filmer les villageois, pour ensuite monter deux jours durant les plans en question, et finalement montrer les images de ces gens dans l’écran pour que du lien se crée, pour qu’une parole se déploie.

Et du coup lorsque dans les années 60, un groupe d’ouvriers décide de faire du cinéma, ils se sont appelés ainsi, et ont rencontré Alexander Medevdkine pour discuter de cinéma. Ça se passe où ? En Franche-Comté, à l’Est de la France, à Besançon. Besançon, ce n’est pas n’importe quel territoire, ce n’est pas n’importe quel terreau : les frères Lumière y sont nés, Victor Hugo également. Aussi Charles Fourier - un des hommes de la pensé libertaire pour faire court - ou Proudhon - un des premiers penseurs du socialisme d’avant Jospin ou Di Rupo (Président du PS francophone belge n.d.l.r.), à l’époque où ça voulait dire là aussi transformation du monde).

À Besançon, à la fin du 19e siècle, ont été créées les universités populaires où des intellectuels, des universitaires venaient donner cours le soir dans les usines. Drôle de bazar. Et c’est là que dans les années 60, des ouvriers décident de faire du cinéma. Ils ne décident pas tous seuls : il y a là aussi un petit terreau qui préexiste, il y a tout un mouvement que dans les années 50-60, on a appelé mouvement d’éducation populaire. Ca venait de la résistance et c’est né dans le Vercors, juste après la guerre : ce sont beaucoup de profs, d’instits, qui se sont dit que la guerre et son cortège de désastres ne serait peut-être pas arrivée si le peuple avait été plus conscient. Donc ils se sont dit : priorité absolue à l’éducation, mais hors institution scolaire.

Les mouvements d’éducation populaire, essentiellement en France, se composaient de deux branches : l’une plutôt communiste, « Travail et culture » et l’autre plutôt catholique de gauche, « Peuple et culture ». Ils avaient engagé des gens pour faire des fiches sur les films à destination du plus grand nombre. Qui rédigeait les fiches ? Un monsieur qui s’appellait André Bazin, son premier travail, qui a ensuite fondé « Les Cahiers du cinéma » . Un autre monsieur qui s’appelait Chris Marker, son premier travail, et qui est devenu après le cinéaste que vous connaissez au moins de nom. Un autre, Fernand Deligny, a fait un film, Le moindre geste, et est devenu un des grands penseurs (entre guillemets pour faire très court et aller vite) d’une pédagogie alternative, psychiatrie hors institutionnelle. Des gens qui ont pensé le commun, qui se connaissaient et qui travaillaient ensemble.

Donc il ne faut pas s’étonner que, dans les années soixante, dans les revendications ouvrières, il n’y ait pas que des revendications salariales ou à propos des conditions de travail. À Besançon en particulier, les ouvriers revendiquaient autre chose, par exemple l’idée que ce serait bien d’avoir une bibliothèque à l’usine. Ils l’ont obtenue à force de grève : une bibliothèque dans l’usine ouverte 24h/24 avec un ouvrier, un nommé Paul Cèbe, qui la tenait quasiment jour et nuit. C’est-à-dire que des ouvriers sortaient de leur 8 ou 9 heure de travail dans des conditions difficiles dans une usine qui s’appelle La Rhodiaceta, une usine de textile, et après, au lieu de rentrer tout de suite chez eux, ils allaient à la bibliothèque, prendre un livre ou parler du livre qu’ils avaient lu avec le bibliothécaire.

Bibliothécaire ami de Marker, bibliothécaire féru de cinéma, qui a persuadé les ouvriers de se mettre aussi en grève pour obtenir un ciné-club dans l’usine, dans la cour de l’usine, une séance par semaine. Des séances au cours desquelles venaient présenter leurs films, des gens qui s’appelaient Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Joris Ivens, Chris Marker. Ces gens sont venus. Autre temps. Ils n’étaient pas spécialement prolétariens. Alors, du coup, des liens se sont créés et à un moment donné, une grève plus longue que les autres (1967, décembre) a poussé ces ouvriers en question à s’emparer de cet outil culturel, le cinéma, qui leur servirait à être un peu plus à égalité avec le patron lorsqu’ils auraient à négocier avec lui.

« Maîtrisons le langage », était leur mot d’ordre, « Bénéficions nous aussi de la culture mais comme outil, comme arme. » En décembre 67 donc, une grève survient dont on parle peu alors qu’elle est la plus importante depuis 1936. Ces ouvriers demandent alors à Marker de venir les aider. Le cinéaste débarque et prend des notes pour écrire un très long texte dans le « Nouvel Observateur », qui s’appelle « Les mutinés de la Rhodia ». Il revient ensuite encore mais cette fois avec son équipe : Antoine Bonfanti (Un des meilleurs ingénieurs son), Jacques Loiseleux (qui deviendra l’opérateur de Maurice Pialat).

Évidemment ils ne viennent pas les mains vides et réalisent un film sur une de ces grèves. Le film est très connu, il s’appelle À bientôt j’espère, document historique du cinéma militant, une grande date, un des grands films de Marker. Un peu chiant à la revoyure parce que très distancié. Mais Marker a le bon goût de venir leur montrer ce film en première mondiale. Dans l’histoire du cinéma, « À bientôt j’espère » est un film important. Belle et généreuse idée sauf qu’il passera la soirée à se faire engueuler par les ouvriers. Dans cette conversation, on entend des phrases bizarres d’un ouvrier engueulant Marker, il n’y a pas d’autres mots, en disant « vous nous avez filmés comme des pingouins, on dirait un film touristique, on dirait un film exotique, vous nous avez filmé comme un bourgeois. » (...)

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