Avec le cinéma, nous ne sommes pas seuls

Avec le cinéma, nous ne sommes pas seuls

Le projet des Vues Liégeoises est né d’une réflexion très simple : le quotidien des villes est quasiment absent des films que nous pouvons voir dans les salles de cinéma. Il ne s’agit pas d’une tendance propre à un genre ou concentrée dans un cinéma dit commercial mais d’une entreprise beaucoup plus vaste de démantèlement de nos expériences. Les Vues Liégeoises est une tentative d’introduire le cinéma dans la ville et de se réapproprier nos expériences.

En novembre 2003, la première vue a été réalisée place Saint-Lambert, la grand-place liégeoise connue de tous. Le temps était gris ce jour-là et au ballet des grues au loin répondaient les gouttes de pluie entendues près de la caméra. Images et son. Il faut partir de cette simple évidence qui fonde le cinéma. Au fur et à mesure, à l’intérieur des vues et en jouant celles-ci les unes avec les autres, nous comprenons que notre attachement à la ville et au cinéma passe par une recomposition singulière que chaque spectateur peut faire des lieux visités et des gens rencontrés. Une définition de l’imaginaire.

Aller voir, c’est le geste du badaud et tant chez les Lumière que dans les Vues Liégeoises, c’est ce frottement entre personne filmée et personne filmant placée sous le signe du hasard que le spectateur reçoit en bout de course. Le cinéma met en place, même avec un dispositif aussi simple, un triangle aux coins égaux opérant un mouvement décisif entre ces trois pôles. C’est cela que nous appelons une expérience : chacun se met à la place de l’autre.

Qu’est-ce qui arrive au filmeur en filmant ? Et nous cherchons à recomposer les choix, les hésitations du promeneur et de sa caméra. Invisible à l’image (ou alors comme ce reflet dans la vue n°1), nous sentons néanmoins son regard se poser sur l’espace qui l’entoure. Il y a quelqu’un qui regarde le monde autour de lui ; cela nous arrive-t-il encore souvent dans le quotidien des salles de cinéma ?

Qu’est-ce qui arrive au filmé en étant filmé ? Et nous voyons cette transformation hésitante qui élit parmi la foule des passants quelqu’un qui nous est donné à percevoir. Qui est-il, que peut-il nous apporter en si peu de temps ? La sensation d’un espace commun, d’une ville à partager et d’une identité où le spectateur appartient à un monde toujours plus vaste multiplié au fur et à mesure des rencontres. Une rencontre, c’est d’abord du désir. Désir de l’autre. En quoi celui que je vois parle aussi de mon histoire.

Une vieille femme au dos douloureux s’arrête quelques instants pour s’asseoir et se reposer. Nous sommes proches parce que le filmeur est proche lui aussi. L’âge joue peut-être entre cette femme, celui qui filme et nous. La durée du temps qui passe est dans ce visage qui retient une grimace pour ne pas perdre trop d’élégance devant moi.

Qu’est-ce qui doit nous arriver, nous, spectateurs, alors que nous regardons une ville que nous connaissons, parmi la foule des gens que nous croisons tous les jours ? Cet autre familier, si reconnaissable à son uniforme, va m’apparaître sous un jour nouveau à être filmé par quelqu’un, à être regardé autrement. Et puis, cette inconnue a priori ordinaire, qui détourne le regard en traversant la rue pour éviter la caméra, elle gagne une beauté inattendue, l’ambiguïté de ce détournement. Proche et lointain sont des mots du cinéma. Ils disent autant notre méfiance que ce moment où cette méfiance glisse parce que le hasard joue entre les trois pôles.

Quand prenons-nous le temps avec les sans-grades, les inconnus dans le quotidien des films ? C’est là que naît aujourd’hui le mépris. Raconter une histoire où nous n’avons plus de place, ni dans la salle, ni dans l’image, ni avec celui qui la construit. C’est le résumé des films qui font l’actualité, le parti pris des scénarios suffisamment reconnaissables d’emblée pour nous rassurer quant à leur devenir : je sais le fin mot de l’histoire. C’est une autre manière de dire qu’il ne nous arrivera rien dans de tels films.

Si nous avons eu l’idée des Vues Liégeoises, c’est en réaction à ce mépris. Nous ne sommes pas seuls ni dans l’histoire du cinéma ni dans les rues aujourd’hui.

Emmanuel Massart

Remerciements

A tous ceux et celles qui ont filmé, aidé, porté un désir commun : Aris, Catherine, Roger, Thierry, Bruno, Laurent, Delphine, Lionel, Marc, Cindy, Julien, Anne, Louise, Patrick, Margot, Maud, Raphaël, Alexandra, Nadia, Eve, Ingo, Mamita, Véronique, Vincianne, Thomas, André, Sabine, Olivier, Philippe et d'autres pour qui nous avons la mémoire qui flanche.

Citation

Le cinéma que j’aime n’a rien à voir avec la Technique ni avec la Maîtrise, ni (par conséquent) avec le Pouvoir. Le cinéma que j’aime a, au contraire, tout à voir avec le hasard converti en chance, c’est-à-dire avec le miracle. Et ce cinéma est à la portée de quiconque sait ouvrir ses yeux et ses oreilles. Bonne chance au projet des Vues Liégeoises !
André S. Labarthe (critique et cinéaste )

Crédits

Les Vues Liégeoises ont été développées
avec amour et patience par l'Asbl Des Images. Un mot, une idée, faire une demande de projection ou autre ? Utilisez notre formulaire de contact !