Le délicieux sentiment des Vues Lumière

Le délicieux sentiment des Vues Lumière

Regard et plaisir de "Arrivée d'un train en gare de La Ciotat" (1895)

 
 

Les Lumière sont à la fois les inventeurs du cinématographe et les premiers cinéastes. Ce constat entraîne généralement l’idée qu’ils filmaient la vie comme elle va, tout heureux d’enfermer le mouvement sur la pellicule. La réalité est plus complexe... Voyons-y plus clair avec une vue Lumière parmi les plus célèbres : L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat, de 1895.

En effet, que voyons-nous ? Une locomotive entre en gare depuis le fond de l’écran. Le point de vue est de biais afin non seulement de rendre visible les voyageurs sur le quai, le passage visible du train mais encore le second quai de l’autre côté de la voie et finalement, la colline au fond. Ce point de vue est fixe comme toujours dans les Vues Lumière…

Si la caméra avait été orientée perpendiculairement à la voie, c’est-à-dire avec le point de vue de la vache regardant passer les trains, que serait-il advenu ? Le train serait venu couper sans prévenir l’image du second quai offert par le point de vue. Nous n’apercevrions plus les voyageurs dans l’attente. Inversement, si la caméra avait été placée face aux voyageurs sur le quai, nous perdrions l’étendue latérale de la gare ; le passage du train serait moins spectaculaire et enfin nous verrions disparaitre les voyageurs vers la gauche de l’image en devinant simplement leur action.

Première conclusion : cette vue a fait l’objet d’une réflexion sur le point de vue à prendre afin de rendre précisément quelque chose de la gare et de cette arrivée du train. Il fallait donner à voir la locomotive arriver depuis le fond de l’image, dépasser la caméra sur la gauche mais laisser les wagons à l’arrêt devant nous afin de bien voir les voyageurs se précipiter vers les voitures.

Cette prévisualisation de l’espace se double d’un calcul temporel précis. Etant donné qu’une Vue Lumière ne dure pas plus de 50 secondes environ et qu’elle est toujours donnée au spectateur comme un seul plan continu, sans recoupe, elle doit nécessairement être déclenchée au bon moment.

Dans le cas présent, l’appareil est déclenché à l’horizon de la locomotive. Reste qu’il arrivait parfois qu’au tournage, un imprévu puisse par exemple stopper la machine à son entrée en gare. Que faisaient les opérateurs des Lumière ? Ils jetaient tout bonnement la pellicule ratée, preuve de cette volonté de bien maîtriser le temps imparti des 50 secondes.

S’il y a prélèvement d’une réalité, elle n’est en tout cas pas objective car nullement improvisée. C’est une véritable pensée du plan avec un repérage sur le quai, un minutage de l’action, une possible collaboration de la compagnie de chemin de fer et des cheminots : une véritable collusion ferroviaire.

Notre locomotive grossit à vue d’oeil : d’un petit point noir, elle vient finalement frôler l’appareil de prise de vues. Lors des premières représentations, certains spectateurs se voilèrent le visage face au bolide menaçant. Cette peur devant l’image de cinéma rajoutait au réalisme de l’expérience. Les Lumière avaient réfléchi à l’effet que provoquerait leur invention et ainsi inventé une catégorie humaine absolument nouvelle : le spectateur de cinéma.

Sur le quai, nous constatons cette zone vide devant la caméra, une fois le cheminot sorti bord droit du cadre. Que se passerait-il si des gens occupaient cet espace durablement ? Tout simplement, nous risquerions de ne plus voir clairement le train arriver, voire dans l’extrême, ne plus rien voir du tout à cause d’une élégante qui nous boucherait la vue. Là encore, il n’y a pas de hasard, bien entendu. D’autant plus que, pour l’anecdote, la famille que l’on aperçoit sur le quai est celle des Lumière autour de la grand-mère, figurants dociles attendant que le train s’immobilise pour se précipiter devant nous.

Nous pouvons noter d’ailleurs que personne ne semble être gêné par la présence de cet appareil incongru en bord de voie. Pas un regard appuyé, rien. La raison est simple : puisque la caméra doit donner l’illusion de capter la vie comme elle va, il est demandé de ne pas regarder à cet endroit et de vaquer innocemment à ses occupations. Faut-il en conclure qu’il s’agit de figurants ?

Il suffit de comparer à présent avec les hommes en complets sombres qui descendent de la voiture… Ils ne doivent pas avoir été prévenus pour jeter ainsi de si sévères regards appuyés dans notre direction. Entre ceux qui attendent et ceux qui descendent de voiture, il y a une frontière invisible : d’un côté, ceux qui savent et font « comme si » et de l’autre, ceux qui ne savent pas et ne jouent pas le jeu ; autrement dit, d’un côté des personnages priés d’être des personnes et de l’autre, des personnes devenant à leur insu personnages.

Nous retrouvons là ces fameuses vérités que les trois pôles du cinéma échangent dans la Vue filmée : le cinéaste qui pense à bien enregistrer le mouvement du train, les personnes filmées qui se demandent ce qu’est cet appareil tourné vers elles et nous aujourd’hui, qui projetons notre certitude d’assister à la naissance du septième art.

Notons enfin qu’en 1895, le train incarne l’exemple éclatant d’un nouveau monde industriel, synonyme de progrès pour la société bourgeoise d’alors. Le cinématographe lui-même fait partie de cet univers et cette mise en miroir n’est pas innocente. Les Lumière filme tout à la fois leur époque, leur classe sociale plutôt aisée et une certaine idée de l’avenir radieux que ces inventions promettaient alors.

Dès lors, s’agit-il véritablement de la vie comme elle va ? Est-ce même une tentative maladroite de filmer une gare en la mettant en scène ? Pas sûr… Il n’en demeure pas moins que cette gare existait bel et bien, que ce train, parmi d’autres, circulait avec son lot quotidien de voyageurs.

Nous sommes autant dans la réalité du monde que dans cette activité du regard qui transforme son objet filmé, autant dans des stratégies pratiques de mise en scène réglant l’espace, le temps, les personnes filmées et le spectaculaire du sujet que fascinés par la présence réelle du monde miroitant sur la toile. C’est à cette intersection magique que se situe la beauté des vues Lumière, laissant le délicieux sentiment de l’indécidable courir 50 secondes durant.

Emmanuel Massart

(Ce texte est extrait du "Rapport du cinéma à la réalité", de la série des "Archipels d'extraits cinématographiques" éditée par la Médiathèque de la Communauté Française de Belgique.)

Remerciements

A tous ceux et celles qui ont filmé, aidé, porté un désir commun : Aris, Catherine, Roger, Thierry, Bruno, Laurent, Delphine, Lionel, Marc, Cindy, Julien, Anne, Louise, Patrick, Margot, Maud, Raphaël, Alexandra, Nadia, Eve, Ingo, Mamita, Véronique, Vincianne, Thomas, André, Sabine, Olivier, Philippe et d'autres pour qui nous avons la mémoire qui flanche.

Citation

Le cinéma que j’aime n’a rien à voir avec la Technique ni avec la Maîtrise, ni (par conséquent) avec le Pouvoir. Le cinéma que j’aime a, au contraire, tout à voir avec le hasard converti en chance, c’est-à-dire avec le miracle. Et ce cinéma est à la portée de quiconque sait ouvrir ses yeux et ses oreilles. Bonne chance au projet des Vues Liégeoises !
André S. Labarthe (critique et cinéaste )

Crédits

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